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Ne nous parlez pas de rap de niche !

On ne cesse de nous le répéter, le rap est le genre musical numéro 1 en France. Au cours de ces dix dernières années, cette musique a connu des évolutions majeures et est riche de plusieurs sous-genres. Dans ceux-ci, on retrouve de moins en moins de kickeurs. Ce qui fait que certains pseudo-spécialistes catégorisent ces derniers comme pratiquants d’un rap de niche. Une appellation avec laquelle nous ne sommes pas vraiment en accord. Explications.

Interrogé par Gambetta TV, Ron Brice, issu du label 12Monkeys Records, déclinait l’appellation « rap de niche » dans lequel on le classe, pour revendiquer faire simplement du rap. Il est vrai qu’avec les nouveaux standards imposés par la « new gen » et les goûts d’un public plus jeune, la forme « classique » de cette musique est devenu paradoxalement plus rare. Pourtant, toute personne connaissant cette musique, sait que le rap tire son essence avec un micro, un beat et un rappeur.

Cette année, le Hip Hop fêtait ses 50 ans. Le rap, est l’une de ses disciplines, qui a connu le plus d’évolutions esthétiques ces dernières années. Les BPM ont ralenti, les mélodies auto-tunés se sont imposées et les structures des morceaux se sont retrouvées complètement chamboulées. Le succès commercial aidant, un marqueur musical s’est imposé auprès du public. Ainsi, les rappeurs attachés à la forme « classique » de leur art sont devenus moins exposés commercialement et médiatiquement. Si bien, que des pseudo-spécialistes qualifient cette scène de « rap de niche », avec un certain mépris.

Contrairement, à certains artistes, pratiquant d’un pop-rap destiné aux charts, que l’on classe volontiers dans un sous-genre, nous rejoignons Ron Brice, à parler de rap tout simplement.

Diktat de l’industrie musicale

L’expression rap de niche induit le fait que soit peu d’artistes le pratiquent, soit que le public est infime. La fameuse niche. Pourtant, le public réceptif à un rap plus « rapper » (sic), respectueux des fondamentaux est bien présent. L’un des soucis pour ces auditeurs est qu’il doit davantage fouiller pour trouver ce qu’il aime. Cela s’explique par une industrie musicale, qui a bien saisi que pour faire de l’argent, la cible est les 12-25 ans en leur donnant un rap parfois aseptisé.

L’autre explication est que ce public se situe souvent à partir de la trentaine, et ne se retrouve pas dans la proposition la plus exposée. Les plateformes de streaming, emboîtent le pas de l’industrie musicale, en mettant en avant des artistes plus bankables. L’auditoire n’est pas forcément guidé vers l’esthétique rap qu’elle recherche. D’où la nécessité de digger… Qu’entend-t-on par cette esthétique ? Cela se retrouve notamment dans le style de production, inspiré du boom-bap, ce genre majeur du rap. Cette année a été parsemée de projets de rappeurs de 30-40 ans, issus de cette mouvance.

A titre d’exemple, le membre de l’écurie 12 Monkeys, Ron Brice a sorti l’excellent Exhibition LP, le 8 décembre dernier. Toujours en cette fin d’année, les rappeurs Blaz Pit et OG L’enf ont dévoilé deux très bons EP. Benjamin Epps a également sorti un premier album, dont la qualité fait débat, mais qui reste dans la vibe évoquée ici. Le Lyonnais Tedax Max continue sa chevauchée fantastique avec plusieurs feat et un EP en collaboration avec Just Music Beats.

Depuis des années, les beatmakers marseillais sont des architectes d’un rap inspiré de l’esthétique new-yorkaise, mais loin d’être passéiste. Ils ont traversé l’année en délivrant plusieurs projets en collaboration avec des rappeurs habitués à découper les prods, comme Ice Crimi pour ne citer que lui. D’autres comme Akhenaton et Veust, se sont associés pour livrer l’album en commun tant attendu, Monopolium. Comment oublier l’uZine, fier représentant d’un rap dur et sombre avec leur album, la 26e Lettre. Et Souffrance, tête de proue du collectif, a encore livré une nouvelle salve, Eau de source, d’excellente facture.

Rap de niche, rap adulte ou rap tout court ?

Le public visé se retrouvera aussi sûrement dans les albums de Lucio Bukowski et du Parisien, The Free. 2 LP que certains – dont Lucio lui même – aiment décrire comme du rap adulte. Dans cette école attachée à l’écriture et à la flamboyance au micro, Sameer Ahmad a aussi marqué l’année 2023 avec Tracy 168 un EP d’une qualité incroyable. Comment ne pas mentionner également Jewel Usain qui a probablement sorti un des albums de l’année avec le bien nommé Où les garçons grandissent. Encore un album à classer dans la catégorie de rap d’adultes. Une catégorie où on pourrait classer l’album Bitume Caviar Vol. 1, de Limsa d’Aulnay et Isha. Mais cela apparaîtrait comme une erreur de réduire ces proposition dans une cette case unique. Car ce n’est pas un type de rap, c’est justement du rap avec un grand R.

Tous les artistes cités plus haut, et d’autres que l’on a omis de mentionner, sont la preuve que ce rap est encore bien vivant. Ils pourront occuper les amateurs de cette scène pour un long moment. Pourquoi vouloir attribuer à des artistes qui aiment et pratiquent cette musique depuis l’époque où celle-ci n’était pas à la mode, un statut de rappeurs de niche ? Pourquoi catégoriser les artistes, pratiquants d’une musique pleine de mélodies, représentant le rap ? Parce que leurs chiffres de ventes conséquents et que leur rotation sur les grosses radios, font la pluie et le beau temps ? On en revient toujours au point essentiel. Ce n’est pas d’une niche artistique dont il s’agit, mais d’une niche économique. Et puisque l’on parle ici d’art, et pas d’un produit, l’argument ne devrait pas être recevable.

Alors pour nos vœux de 2024, nous souhaitons arrêter de classer ces artistes dans le rap de niche. Chez IntergénéRaptions, nous continuerons à défendre cette scène. Et rendez leur plutôt la place qu’ils méritent, même si n’amènent (achètent) pas autant de streams.

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