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Kery James, le combat continue

En avril dernier, peu de temps avant le premier tour des élections présidentielles, Kery James sortait le single « Marianne ». Un titre long et engagé qui a reçu un accueil différent auprès des diverses générations d’auditeurs. Excellent pour certains, ringard et dépassé pour d’autres, le rappeur se place encore une fois à contre courant. Peu importe, depuis 1991, le combat continue pour Kery James. Retour sur une carrière pavée de luttes.

Depuis ses premiers pas dans le rap, Kery James semble avoir choisi son orientation. Celle d’un rappeur engagé qui ne choisi pas la voie de la facilité pour vivre de son art. Sa première apparition discographique l’atteste. En effet, en 1991, le très doué mais relativement politiquement correct Mc Solaar l’invite sur son album Qui sème le vent récolte le tempo. Kery pose sur le titre « Ragga jam ». Son couplet commence par “je ne veux pas aller au service militaire, je ne veux pas faire la guerre pour un morceau de terre“… Le MC d’Orly n’a alors que 13 ans mais fait déjà preuve d’un engagement certain. 

Sans concessions depuis le début

Le talent d’écriture du jeune garçon d’origine haïtienne attire forcément les labels. Et en particulier celle de Happy Music. Le premier maxi de son groupe Ideal Junior parait en 1992. Il se nomme La vie est brutale. Il y parle de racisme, de ghettoïsation et d’injustice. Tout un programme ! Surtout pour un garçon aussi jeune. Mais un problème se pose. Le label souhaite faire de Idéal Junior les Kriss Kross français en les rendant plus “grands publics”. Évidemment, complètement, en désaccord avec la vision de la maison de disque, Kery et son groupe se retrouvent bloqués pendant 3 ans (la durée de leur contrat). Rien de nouveau n’est sorti durant cette période. C’est le prix à payer pour conserver une certaine intégrité artistique. Les bases de la ligne de conduite de Kery sont alors posées. 

“Si les médias veulent nous diffuser, ils diffuseront du Ideal. Jusqu’au bout, j’resterai vrai…”

Kery James (Ideal J) – Si j’rappe ici

Débarrassé de leur contrat, Idéal Junior devenu Idéal J sort entre 96 et 98, 2 opus incroyables qui deviendront 2 classiques du rap français. Avec O’riginal MC’s sur une mission et  Le combat continue, le groupe composé de Kery James, Rocco, Teddy Corona et son chef d’orchestre musical, DJ Mehdi délivre un son cru, hardcore et résolument revendicatif. Le groupe et en particulier son leader semble en combat perpétuel. Que ce soit contre les institutions politiques ou l’industrie du disque. Le trait d’union entre les 2 disques est d’ailleurs le titre « Le combat continue » qui connaît plusieurs suites. Un véritable symbole. 

Malgré ces 2 albums hautement qualitatifs et le talent fou du MC d’Orly, le groupe est voué à rester dans l’underground français et donc des chiffres de vente modestes. Malgré le fait qu’entre 1997 et 2000, les disques de rap se vendent comme des cartes Pokémon. Mais Kery ne semble pas vouloir travestir sa musique pour réussir financièrement. Son rap trop hardcore et engagé, s’il est apprécié des amateurs de rap de la première heure, ne parle pas à ceux qui écoutent le rap plus accessible distribué par les majors qui se sont emparé de ce style musical alors très bankable. Daddy Kery semble destiné à nager à contre-courant.

Après l’arrêt du groupe et une pause de quelques années, Kery revient en 2001, en solo avec Si c’était à refaire, mais il reste en lutte. Si le discours y apparaît plus mesuré, du moins dans la forme, l’Orlysien mène toujours ses combats. Le plus grand de ceux-ci semble même être celui qu’il mène contre son “ancien lui”. Fraîchement converti à l’islam, il évoque avec regret certains de ses actes et paroles passées. Alors que l’album semble plus apte à conquérir un nouveau public, avec ses prises de position envers la religion musulmane le rende à nouveau clivant. Même apaisé, Kery ne fait pas de concessions. Il s’est constitué un public fidèle depuis ses débuts. Il n’est évidemment pas question pour lui de céder au chant des sirènes. 

Jamais dans la tendance…

Par conséquent, au fil des années, un décalage se créé entre le rap proposé par le rappeur du 94 et le rap qui vend. Lorsque le rap de rue est en vogue, Kery fait du rap conscient et essaie de rassembler positivement. Pas d’apologie de la violence ou de la vie de rue sur les opus suivants de Kery. Encore une fois, Il avance avec ceux qui le comprennent. Et si les médias veulent le diffuser, ils diffuseront du Kery James…

De plus ses tentatives de titres plus dans l’ère du temps, sans être des échecs, ne lui permettront pas de se hisser au sommet d’un marché dominé par B2O, La Fouine, Diam’s ou encore son pote Rohff. C’est avec ce qu’il sait faire de mieux que Kery continue à marquer les esprits. Dans son répertoire, on trouve des morceaux longs, engagés et profondément engagés qui marquent les esprits. « Racailles », « Lettre à la république » ou « Banlieusards » sont devenus les cartes de visite du rappeur au sein dans le paysage du rap francophone. Et cela s’avère extrêmement cohérent. Le public qui suit Kery a grandi et vieilli avec lui… Il reste donc fidèle à l’artiste et à son discours qui mûrit. 

Et logiquement, le fossé avec le reste de l’industrie se creuse encore. Depuis 2015, le rap se cesse d’évoluer. Redevenu attirant d’un point de vue mercantile, le rap et ce à quoi on l’associe est devenu une musique de divertissement. Le genre musical a évolué tant dans la forme que dans le fond. Et on ne peut pas vraiment dire qu’il y ait du fond dans bon nombre de titres qui sortent actuellement. Alors, autant dire que Kery est encore en décalage. 

2022, le combat continue

Son dernier single est d’ailleurs une preuve supplémentaire. Le 1er avril, il délivrait le titre « Marianne ». Une fiction rappée de 8 minutes dans laquelle il dépeint une France dont Éric Zemmour serait le président. Une vraie réussite artistique pour tout ceux qui aiment Kery James et par définition le rap dit conscient. 

Mais pour un public éduqué au nouveaux formats rap, Kery est devenu ringard. En effet, leurs oreilles sont habituées à des titres de 2 minutes sur des thèmes souvent très légers. Quand il y a un thème, c’est une autre histoire. 

Pour certains auditeurs, un titre engagé et conscient est à la limite un morceau de “Béni et Oui-Oui” débitant des banalités sur la France enfermés dans une cage en verre. Et cela convient aussi aux médias grand public qui s’offrent ainsi une pseudo conscience. Mais la conquête d’un nouveau public ou une intégration à la rotation de Sky n’est de toute évidence pas le combat mené par Kery James. Mlagré des chiffres de ventes importantes à la fin des années 2000, il n’a jamais voulu être un rappeur grand public. 

Comme dit plus haut, il possède une base de supporters solides. Celle-ci lui permet de remplir des salles et de vivre de son art. Et donc de continuer à pratiquer son rap de la manière dont il le conçoit. Ce qui d’ailleurs est sa ligne de conduite depuis le début. Aucun doute que tant qu’il en aura la possibilité et le courage, le “poète noir” continue à faire de la musique engagée et à défendre des causes qui lui tiennent à cœur. Car depuis plus de 30 ans, le combat continue pour Kery James.

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